Le pharmacien de demain, quelles missions ?

Organisée par l’Association tunisienne de l’étudiant en pharmacie, le 9ème congrès de l’ATEP organisé du 31 octobre au 2 novembre 2014  a réuni plus de 280 participants à l’hôtel Diar Lemdina Hammamet. Ce grand rendez-vous pharmaceutique  fut une occasion de débats et d’échanges pour des jeunes pharmaciens et  s’inscrit dans le cadre d’une formation scientifique para-universitaire et de la préparation de l’étudiant à la vie professionnelle. Ce 9ème congrès  a porté sur  le thème « Le pharmacien de demain, quelles missions ? »

Kamel Bouaouina

Mohamed Zarati Président de l’ATEP nous a expliqué que l’objectif de ce congrès est de favoriser et faciliter les échanges scientifiques de l’ensemble de la communauté des chercheurs dans tous les domaines concernant la recherche pharmaceutique,  parfaire la formation postuniversitaire des adhérents et contribuer à  la construction de la pharmacie de demain. Au programme des workshops portant sur la création d’entreprise, la relation patient-pharmacien professionnel de santé et l’impact de la pharmacie clinique sur le système sanitaire, des conférences sur  le pharmacien et l’aide humanitaire, les défis du pharmacien biologiste, les avancées thérapeutiques en matière de bio-médicaments et le digital au service de la santé et une table ronde sur la place du pharmacien à l’hôpital et l’avenir de la pharmacie clinique.

 

Nouvelles technologies : quels changements au quotidien pour le monde pharmaceutique ?

 

Notre société est confrontée à des maladies de plus en plus chroniques. C’est fini le temps binaire où nous sortions de la période de soin soit vivant et guéri, soit décédé avoue Pr Bruno Salgues, directeur d’études à l’Institut Mines Telecom. « Des outils innovants sont apparus dans le domaine de la santé ainsi que des thérapeutiques nouvelles qui modifient le rôle des pharmaciens.  L’industrie pharmaceutique va évoluer de la fourniture d’un produit à celle d’un service de santé. Que nous réservent ces nouvelles technologies et ces nouvelles thérapeutiques ? Comment notre métier va-t-il changer ? Comment vont se construire de nouvelles relations avec les patients et les autres professionnels de soins ? Le patient est devenu un acteur de santé à part entière : les nouvelles technologies rendent disponibles chaque jour davantage d’informations et de services visant à “prendre soin de soi” : s’auto-mesurer, communiquer avec d’autres patients et bénéficier d’expertises en complément de son médecin traitant ou de l’hôpital. Nous sommes passés du cure – traiter la maladie – au care – accompagner un parcours de vie. Cette évolution crée des besoins nouveaux et transforme les relations entre patients, professionnels et industriels de la santé. Par ailleurs, cette évolution a lieu en pleine révolution numérique. Après la banque, le disque ou le livre, la santé s’ouvre au monde digital et s’expose à des concurrents d’un nouveau genre. Ils arrivent non par la molécule, mais par la technologie, sur ces sujets mêmes qui émergent parmi les enjeux stratégiques de l’industrie pharma : de la relation patient à l’optimisation des soins. Rami Boudaya, un jeune entrepreneur tunisien, docteur en pharmacie diplômé de la Faculté de pharmacie de Monastir, a commencé sa carrière en tant que chef de projets dans la société Trois Prime (Paris). Depuis peu, il a lancé son entreprise B’Rain en Tunisie. Pour lui, le digital fait partie intégrante de notre quotidien « les outils technologiques sont aujourd’hui au service de la santé et permettent d’apporter des réponses nouvelles aux besoins des professionnels de santé mais également du grand public.

 

La pharmacie clinique : impact sur le système de santé

La pharmacie clinique est une discipline pharmaceutique et un mode d’exercice de la pharmacie, tant hospitalière qu’à l’officine, qui permet aux pharmaciens d’optimiser les choix thérapeutiques, la dispensation et l’administration des médicaments au patient,  de formuler des “avis pharmaceutiques” sur toute prescription au sein de l’équipe médicale afin d’optimiser un traitement médicamenteux, d’éviter les accidents iatrogènes et de garantir la sécurité de la prise en charge thérapeutique du patient.  « C’est une  pratique pharmaceutique centrée sur le patient a expliqué  Sylvie Hansel Esteller, Professeur de pharmacie clinique-praticien hospitalier chez CHRU Montpellier. «  Le pharmacien clinicien précise-t-elle s’engage à  assumer envers les patients la responsabilité de l’atteinte clinique des objectifs préventifs, curatifs ou palliatifs de la pharmacothérapie. Il est donc très proche du patient lui-même, et très proche également des médecins et autres professionnels de la santé. La pharmacie clinique se pratique depuis de nombreuses années en Amérique du Nord et en Angleterre. Cette discipline pourrait être développée en Tunisie en raison des nombreux avantages espérés et de réelles opportunités dans le cadre de l’évolution actuelle des soins de santé. Le pharmacien présent dans le service clinique peut discuter avec les patients de leurs traitements médicamenteux, diagnostiquer les problèmes liés aux médicaments et participer aux programmes d’éducation thérapeutique. De par son intervention, en apportant sa prestation et sa vigilance, le pharmacien s’engage à assumer envers les patients la responsabilité  de l’atteinte clinique des objectifs préventifs, curatifs ou palliatifs de la thérapie mise en place par le médecin. La pharmacie clinique positionne le pharmacien dans ses fonctions de thérapeute et de pharmaco-économiste, procédant de ses connaissances sur les médicaments et de son expérience de leur utilisation. Cette discipline renforce la sécurité de la prescription, permet d’optimiser la prise en charge d’un point de vue thérapeutique  en améliorant l’utilisation des médicaments et les résultats thérapeutiques et doit permettre de diminuer le coût de la prise en charge. »

 

Les défis du pharmacien biologiste

 

Le biologiste a un rôle à jouer. Il doit répondre, comme l’a souligné Pr Chedlia Fendri, aux attentes du patient  et du clinicien, en restant compétitif sur le plan scientifique, en veillant à disposer d’une assurance de la qualité de ses prestations. « De ce fait, ajoute Pr Fendri, il se doit d’assurer en permanence une mise à jour de ses connaissances mais aussi des connaissances de son équipe. Le coût des prestations est un challenge pour le biologiste. Il doit veiller à satisfaire les clients et les cliniciens en disposant autant que possible des nouvelles technologies, souvent considérées comme des technique de pointe, avec un coût généralement plus élevé. En effet, le client d’aujourd’hui est bien renseigné sur les nouveaux paramètres de diagnostic, les moyens de prise en charge et il n’hésite pas à avoir recours à la concurrence. Le clinicien d’aujourd’hui est prescripteur d’analyses biologiques en raison de son cursus, de la disponibilité de nouveaux paramètres fiables, de l’aide précieuse au diagnostic  sans avoir recours à des actes invasifs. Il cherche le meilleur résultat dans le meilleur délai et compte sur la collaboration du biologiste (interprétation des nouvelles analyses, conseils en ce qui concerne les bilans complémentaires).

 

Les bio-médicaments donnent-ils  un nouvel élan à la recherche pharmaceutique ?

 

« L’émergence des biotechnologies constitue une rupture dans le monde du médicament et dans les progrès de la santé. Les entreprises du médicament sont entrées de plain-pied dans la mise au point de nouvelles générations de traitements, basées sur une véritable ingénierie du vivant. Leur nom : les bio-médicaments. Ces biotechnologies vont permettre, non plus de soigner mais de prévenir les maladies, d’optimiser et de personnaliser les traitements précise Dr Sonia Fékih Zaghbib, pharmacienne spécialiste en biotechnologies.  « 25 ans après leur apparition, les bio-médicaments issus du génie génétique et des biotechnologies sont en train de donner un nouveau souffle à la recherche pharmaceutique et d’ouvrir de multiples espoirs thérapeutiques pour des pathologies graves ou incurables ajoute-t-elle. Au niveau mondial, 200 nouveaux médicaments issus des biotechnologies sont attendus sur le marché au cours des cinq prochaines années et le marché de ces bio-médicaments. Mais les biotechnologies sont également en train de bouleverser les méthodes de recherche classique pour découvrir de nouvelles molécules chimiques. En effet, en utilisant les nouveaux outils prédictifs issus des biotechnologies, les grands laboratoires peuvent réduire sensiblement le coût de développement des molécules classiques qui a décuplé depuis 20 ans pour dépasser à présent le milliard de dollars. Aujourd’hui, la moitié des nouvelles molécules mises sur le marché sont déjà issues des biotechnologies et il ne fait nul doute que cette tendance va s’accentuer au cours des prochaines années. L’installation des biotechs exige un environnement scientifique et technique attractif. Dans ce contexte, les PME spécialisées dans les biotechnologies dédiées à la santé sont en train de révolutionner l’industrie pharmaceutique ». Ces bio-médicaments sont-ils pour autant destinés à se substituer complètement aux médicaments classiques ? Non, en tout cas pas dans un avenir prévisible, si l’on en croit la grande majorité des chercheurs. Ceux-ci soulignent en effet que bio-médicaments et médicaments de synthèse sont tout à fait complémentaires et que la médecine aura, pendant très longtemps encore, besoin d’associer en synergie ces deux types de médicaments pour proposer de nouvelles alternatives thérapeutiques dans une multitude de pathologies lourdes et complexes, comme le cancer, les maladies cardio-vasculaires ou les maladies neurodégénératives.

 

Humanitaire et projets de développement : les pharmaciens s’engagent

 

Depuis une dizaine d’années, le paysage de la pharmacie humanitaire a connu de profondes évolutions et s’est professionnalisé. Sur le terrain, les associations engagent des professionnels aguerris, avec une expertise ciblée,  les pays en voie de développement, dans des situations d’urgence ou pour des missions d’accompagnement technique. Tous les pharmaciens sont concernés. « Il  n’existe pas une seule, mais plusieurs actions de la pharmacie humanitaire. Missions de logistique, interventions sur le terrain, mise en œuvre de politiques sanitaires en lien avec les pays en crise… De l’aide d’urgence à l’accompagnement structurel, les rôles sont aussi divers que stratégiques explique Dr Lola Lasseaux, représentante de « pharmaciens et aide humanitaire », qui précise que le  pharmacien humanitaire est avant tout un pharmacien communautaire, d’industrie ou un biologiste. Une expérience personnelle ou professionnelle sur le terrain est considérée comme un atout. Sa tâche est immense car il est à la fois responsable technique de la mission, coordinateur principal avec les autorités sanitaires et médicales et aussi coordinateur médical avec l’équipe composée d’un ou plusieurs médecins. Comme tout pharmacien, il doit démontrer des capacités d’écoute, d’analyse et de dialogue, mais pas seulement. Le fait d’intervenir dans un environnement généralement hostile (conditions pénibles, règles de sécurité, stress…) implique qu’il ait développé un parfait équilibre personnel, une très grande maturité et une certaine sensibilité dans les relations humaines. Il doit aussi savoir travailler et vivre en équipe et être patient et tolérant face à la population locale qui doit accepter les changements proposés. Enfin, il doit posséder des bases en gestion, car il évolue dans des programmes où apparaissent des notions d’efficacité avec des objectifs à atteindre et des indicateurs de suivi à respecter. Il est donc nécessaire que ce professionnel de santé reçoive une formation adéquate pour mener à bien ces missions. Et c’est dans cette optique que le diplôme universitaire de pharmacie et aide humanitaire a été créé en 1992 au sein de la Faculté de pharmacie de Caen en France ».