L’accès aux médicaments : un défi pour l’industrie pharmaceutique africaine

Chaque année, le Forum pharmaceutique international (FPI) est organisé sous l’égide de l’Inter Ordre des pharmaciens d’Afrique (IOPA), de l’Inter Syndicale des pharmaciens d’Afrique (ISPHARMA), de l’Association des centrales d’achat des médicaments essentiels (ACAME) et de l’Association des Directions de la pharmacie et du médicament.
L’esprit du FPI 2016 est la création d’un cadre approprié d’échanges pour les pharmaciens de toutes spécialités afin de partager les connaissances actualisées nécessaires à l’exercice de leur profession, de préserver et de consolider le monopole pharmaceutique, et également de débattre de questions d’importance stratégique dans le domaine de la santé. Lors de cette édition, non moins de 500 participants (pharmaciens des secteurs public et privé, industriels, biologistes, cliniciens, partenaires techniques et financiers, directeurs de programmes de lutte, épidémiologistes, chercheurs,étudiants et décideurs politiques) se sont réunis du 28 au 30 avril 2016 à Hammamet pour discuter des questions relatives aux médicaments falsifiés, à l’industrie pharmaceutique sur le continent africain, à l’accès aux médicaments, au partenariat public-privé, à l’exercice de la biologie médicale, à l’avenir de la pharmacie hospitalière et aux études pharmaceutiques en Afrique.
Le Président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens de Tunisie, Abdallah Jalel, a souligné que « le choix de ce thème se justifie par les nombreux problèmes de santé que connait le continent africain et auxquels le pharmacien doit faire face dans l’exercice de son métier, de la recherche à la conception, puis la fabrication et le contrôle de la qualité du médicaments jusqu’à sa distribution au patient. Toutes ces missions font de lui un acteur essentiel dans le système de santé et exigent, outre ses connaissances scientifiques, sans cesse mises à jour dans le cadre du développement professionnel continu, un attachement particulier aux valeurs éthiques et humanistes. Le pharmacien africain est de plus en plus amené à accomplir de nouvelles missions centrées sur le patient et son environnement ».

Kamel Bouaouina

Les médicaments falsifiés

Depuis de nombreuses années, les médicaments falsifiés préoccupent au plus haut point le monde de la santé.
« La contrefaçon touche toutes les classes thérapeutiques partout dans le monde. Un médicament vendu sur dix dans le monde est probablement un faux. Un médicament acheté sur deux via des sites Internet dissimulant leur adresse physique serait un faux ou, pour le moins, non-conforme (OMS).
Le phénomène de la contrefaçon de médicaments est devenu particulièrement préoccupant sur le plan mondial.
Alors qu’il touchait essentiellement les pays en développement, il s’est progressivement répandu au sein des pays développés par le biais d’Internet. Ce constat établi, plusieurs nouveaux textes ont récemment été adoptés pour renforcer la lutte, parmi lesquels la Convention du Conseil de l’Europe sur la contrefaçon des produits médicaux et les infractions similaires menaçant la santé publique.
« Face à ce véritable fléau qui devrait être qualifié de crime, les Ordres de pharmaciens francophones regroupés en associations sont fortement mobilisés. De nombreuses initiatives ont été menées par chaque pays membre et par la CIOPP elle-même. L’acte fondateur de cet engagement fut la déclaration de Beyrouth, dans laquelle les pharmaciens s’engagent pour préserver la sécurité des patients face au médicament », a précisé le Dr Olivier Andriollo.
Le contrôle des médicaments est la pierre angulaire de l’accès à des médicaments de qualité. Le Pr Chiheb Ben Raynana, du Laboratoire national du contrôle des médicaments (LNCM), a souligné que « l’activité de contrôle des médicaments a débuté en Tunisie dans les années quatre-vingts. En 1990, le LNCM a été créé. Son champ d’action couvre non seulement le contrôle des médicaments humains et vétérinaires mais aussi d’autres produits de santé : dispositifs médicaux, cosmétiques, compléments alimentaires. Le contrôle comporte l’évaluation des dossiers techniques et les analyses et peut être réalisé dans le cadre de l’enregistrement ou en post-marketing, suite à des réclamations ou de manière systématique.
Pour être efficace, ce contrôle nécessite des moyens humains et matériels.
En Afrique, seuls quelques laboratoires disposent de ces reconnaissances. En attendant, plusieurs laboratoires participent à des réseaux tels que le Réseau franco-africain des laboratoires de contrôle des médicaments ou les réseaux de la Pharmacopée américaine, permettant une aide technique et notamment l’accès à des opérations d’évaluation externe de la qualité.

Médicament générique et bioéquivalence : problème ou solution ?

Concernant l’augmentation du volume de la production des médicaments génériques, le Pr. Amor Toumi, consultant auprès de l’OMS, a souligné que cette composante représente actuellement 30 % de la production médicale en Tunisie et sera portée à 50 % dans les années à venir. Il a ajouté que les médicaments génériques sont soumis aux mêmes règles que les princeps.
Selon lui, toutes les réglementations garantissent la qualité des produits génériques et l’arsenal juridique prévoit aussi une surveillance du circuit de distribution de ces médicaments. Les génériques, note le spécialiste, sont très prisés par les citoyens tunisiens parce que leur coût est très abordable. Ils sont, par conséquent, au cœur d’enjeux multiples, qu’ils soient économiques, industriels, de propriété intellectuelle, commerciaux, promotionnels ou à usage parfois irrationnel.
« Dans ce cadre, les produits génériques se trouvent au cœur de ces controverses. Les pays développés ont, depuis des décennies, dépassé cette guéguerre et ces médicaments représentent une alternative appuyée par les Etats et tout particulièrement par les organismes sociaux. Par contre, la polémique subsiste dans les pays en développement autour de thématiques dépassées sur le plan scientifique. Les laboratoires pharmaceutiques spécialisés dans la fabrication des génériques sont soumis aux mêmes normes standards que les pays de l’Union européenne, dont la qualité de ces médicaments sert de référence. A cette fin, nous procédons à une révision périodique des normes qui épousent les standards internationaux », a-t-il souligné.

Accès aux médicaments sur le continent africain

Trente-huit pays sont dotés d’une industrie pharmaceutique, tandis que huit pays africains ne disposent d’aucune structure dans ce secteur.
Le continent africain ne produit que 3 % des médicaments vendus dans le monde. Il importe, par conséquent, 95 % des médicaments consommés par sa population. Même si certains pays du continent s’en sortent mieux que d’autres, le coût élevé des produits et l’insuffisance de financement limitent l’accès des pauvres aux médicaments.
Dr Hadj Abdou Guèye Dieng, du Sénégal, estime que l’accessibilité financière et géographique des médicaments constitue un point central dans les politiques de santé des pays africains : « L’initiative de Bamako et la promotion des génériques ont été érigées en règle pour résoudre la problématique de l’accès aux médicaments en Afrique de l’Ouest ».
Le Dr Chokri Jeribi (Sephire Tunisie) a souligné que « l’accès à ces médicaments est un droit pour toutes les populations et tous les individus. En réalité, la majorité de la population mondiale accède de manière insuffisante aux soins. Les barrières à l’accès aux médicaments résultent de très nombreux paramètres tels que les ressources financières, la stabilité sociale, la volonté politique, la disponibilité de structures de soins de premier recours, ainsi que les chaînes de distribution. De ce fait, le problème de l’accès aux médicaments innovants ne relève pas vraiment uniquement de la responsabilité des laboratoires pharmaceutiques. L’industrie pharmaceutique, contrairement à bien d’autres industries, est confrontée à une situation paradoxale : défendre ses intérêts et assumer une mission de santé publique. Cette industrie reconnaît de plus en plus ses responsabilités sociales et de nombreux programmes et modèles, destinés à faciliter l’accès du plus grand nombre de patients aux produits pharmaceutiques innovants, sont proposés par les laboratoires pharmaceutiques. En revanche, il faut accepter que ces initiatives ne soient pas totalement désintéressées. C’est dans ces conditions qu’éthique et rentabilité sont compatibles, que l’intérêt particulier se met au diapason de l’intérêt général, lequel est, en l’occurrence, le droit d’accès aux médicaments, le droit à la santé et à la vie. L’élargissement de l’accès aux médicaments est donc, en grande partie, tributaire de la volonté politique ».