Prise en charge de la douleur par le pharmacien

« Celui qui parvient à se représenter la souffrance des autres a déjà parcouru la première étape sur le difficile chemin de son devoir. »

Georges Duhamel

Les laboratoires Sanofi en partenariat avec le Centre de traitement de la douleur de Tunis plébiscitent depuis déjà quelques années la sensibilisation sur la douleur et sa prise en charge, et ce à travers plusieurs actions marquantes. Le professeur de neurologie et chef de service au sein de ce Centre, Monia Haddad, nous livre le rôle du pharmacien dans cette « spécialité transversale » qu’est la douleur.

Amidou Traoré

La douleur

 

« Est douleur ce que le patient dit être douleur ».

 

La définition la plus connue est celle de l’International Association for the Study of Pain / Association internationale de lutte contre la douleur qui définit la douleur comme une expérience sensorielle, pénible et désagréable liée à une lésion ou décrite en terme d’une telle lésion, nous confie le professeur Haddad pour introduire cette entrevue. Cette définition a l’intérêt de reconnaître comme douleur toutes plaintes douloureuses. De fait, l’on doit croire un patient qui dit avoir mal sans la présence d’une lésion apparente : c’est l’élément fondamental de la prise en charge de la douleur par le clinicien, assure le Pr Monia Haddad. La douleur est un phénomène universel et subjectif car elle fait appel à plusieurs facteurs, notamment génétiques, environnementaux, événementiels, culturels et cognitifs, ajoute-t-elle ; puis de poursuivre : l’histoire personnelle de l’individu est à prendre en compte en ce sens que le caractère sensible à la douleur de certains parents, souvent exprimé, peut se transmettre à l’enfant. « Sur le plan cultuel et en Afrique, le petit garçon n’a pas droit aux pleurs, car un homme ne pleure pas, alors que la fille n’a pas la même attention, puisque le droit à l’expression lui est ôté et elle a le droit de pleurer : c’est pour cette raison que l’on assiste à des plaintes expressives chez la femme africaine. » Il y a également à prendre en compte, concernant la prise en charge de la douleur, l’histoire du pays dans lequel vit le malade. Donc, « la douleur est un mot qui veut dire beaucoup de choses et qui est extrêmement global, puisqu’il implique aussi les événements de l’individu  », souligne la chef de service, pour ainsi dire, la prise en charge de la douleur est extrêmement complexe.

 

Etiologie de la douleur

 

« Il n’y a pas de douleur médicalement correcte ».

 

Alain Serrie

 

La douleur a des causes multiples. Cependant,  il serait mieux indiqué de distinguer  la douleur aiguë de la douleur chronique afin de situer les différentes causes. La douleur aiguë peut être considérée comme un phénomène qui protège notre organisme contre une agression extérieure : lorsqu’un malade souffre d’un mal de dents ou d’une douleur de la fosse iliaque droite ou d’une précordialgie aiguë et brutale, il a le réflexe de consulter un pharmacien ou un médecin pour faire cesser son mal. Cette douleur peut être le témoin d’une lésion organique qui pourrait menacer l’intégrité de l’organisme. « La douleur aiguë est cette sentinelle rapprochée qui protège notre corps », comme l’a indiqué Bergson. Ainsi, cette douleur aiguë peut être d’origine traumatique, inflammatoire, infectieuse, dégénérative etc. Les douleurs chroniques se caractérisent comme des douleurs qui se pérennisent au-delà de trois à six mois après cure de la lésion, selon les scientifiques. La prise en charge de la douleur chronique est l’un des buts principaux du Centre de traitement de la douleur de Tunis. Les causes des douleurs chroniques sont nombreuses : douleurs rhumatologiques, neurologiques, cancéreuses, et douleurs psychogènes. Comme source principale des douleurs rhumatologiques, nous trouvons des douleurs liées à l’arthrose (douleur d’ordre dégénératif). Concernant les neurologiques, nous avons souvent des douleurs liées à la céphalée : la migraine, l’algie vasculaire de la face (AVF), les céphalées psychogènes (troubles anxieux, troubles dépressifs). Ensuite, il y aussi les douleurs neuropathiques liées à une lésion ou une défaillance du système nerveux central ou périphérique, au premier rang desquelles dans les pays maghrébins l’on signale des douleurs post zostériennes (DPZ) qui atteignent souvent les sujets âgés à cause de la baisse des défenses immunitaires. En deuxième source de douleur dans ces pays, nous trouvons des douleurs associées aux neuropathies diabétiques, etc.

 

Le pharmacien face aux patients douloureux

 

« Divine est l’œuvre de soulager la douleur ».

 

Hippocrate

 

« La douleur est une spécialité transversale, en ce sens qu’elle concerne toutes les spécialités et elle constitue le premier motif de consultation, toutes spécialités confondues », fait remarquer le Pr Haddad. Nonobstant la présence de médecins ou encore d’une équipe pluridisciplinaire dans la prise en charge des patients douloureux, la place du pharmacien est déterminante. Le patient, face à une douleur aiguë inaugurale, se pose souvent des questions d’éventuelles méthodes de soulagement et le pharmacien reste la personne la plus proche des malades en termes d’espace et d’environnement, ajoute la professeur en neurologie. Il incombe donc à celui-ci la responsabilité de faire un diagnostic rapide et de donner au patient un traitement pour calmer les premières douleurs dans l’attente d’un diagnostic plus élaboré si nécessaire. « Le pharmacien connaît les limites de son intervention et sait à quel moment adresser le malade à l’hôpital ou chez un médecin traitant. » Il doit aussi informer sur l’utilité, le rôle et les moyens d’accès aux centres de traitement de la douleur. Les pharmaciens jouent un rôle fondamental dans des pays d’Afrique francophone où il y a très peu de médecins par habitant : c’est le pharmacien qui fait donc la médecine d’urgence.

 

Concernant les prescriptions médicamenteuses

 

Comme on le dit souvent, « il ne faut pas que le pharmacien se mouille trop », déclare la chef de service du Centre de traitement de la douleur. Le malade a souvent un certain âge, a d’autres pathologies, prend d’autres médicaments. Le pharmacien doit donc donner les médicaments les plus sûrs, dit Pr Monia Haddad. A titre d’exemple, un sujet hypertendu ne devrait pas recevoir un anti-inflammatoire non stéroïdien. L’on ne devrait également pas associer deux médicaments de palier II. « Il reste beaucoup de choses à faire en termes de formation à la lutte contre la douleur et tout le monde est concerné ». Actuellement, un programme national de lutte contre la douleur est en train d’être mis en place par le ministère de la Santé. Ce projet national impliquera une formation dès la faculté aussi bien des médecins, des pharmaciens, des dentistes etc. Le pharmacien intervient en cas de douleur aiguë de manière ponctuelle et inaugurale et il connaît le précepte primum non nocere qui signifie « d’abord, ne pas nuire ». Il cherchera à savoir si le patient est hypertendu ou si celui-ci souffre d’un ulcère à l’estomac pour éviter de lui conseiller un anti-inflammatoire puissant qui pourrait perforer un ulcère ou déséquilibrer une tension. Le pharmacien doit également donner aux patients les bons conseils pour une meilleure gestion des effets secondaires des médicaments.

 

Les conditions de prise en charge : la confidentialité (aspect psychologique)

 

Il est toujours possible pour le pharmacien de faire sa consultation initiale dans l’arrière-boutique de sa pharmacie. Certainement, le patient pourrait mieux se livrer au pharmacien.  Par contre, la gravité de la douleur que supportent souvent certains patients conduit à une définition immédiate par le pharmacien de la solution pour atténuer le mal. « Le malade a juste besoin de moyens pour soulager sa douleur, peu importe les conditions dans lesquelles cela se passe. »