Un projet pour la Tunisie et pour la santé

Ce n’est un secret pour personne, la santé va mal en Tunisie : déficits budgétaires, faillites des caisses de sécurité sociales, système de santé publique défaillant, crise sévère dans le secteur des métiers du médicament, difficultés pour les officines et les pharmaciens, mais aussi des lois obsolètes et des réformes qui tardent à venir. Une situation explosive au centre des intérêts de tous les composants du pouvoir, de la société civile et des partis politiques. C’est suite à ce constat que Mourad Merokech, pharmacien et membre du Bureau politique du parti « Machroua Tounes » a organisé une table ronde traitant des problèmes et des défis du secteur pharmaceutique et officinal tunisien en présence de Mohsen Marzouk secrétaire général du parti, des membres du bureau politique et des députés de la « Kotla Alhorra du Machroua Tounes ».

A cette occasion les principaux acteurs des secteurs ont exposé leurs difficultés et leurs propositions pour « une sortie par le haut » de cette crise profonde, dure et longue d’un secteur vital, avec comme double objectif de cette réflexion, comme l’a rappelé Brahim Nacef, pharmacien et député en inaugurant la séance: être à l’écoute de tous les problèmes et des contraintes des pharmaciens et étudier les textes de lois en vigueur afin de présenter de nouveaux projets de lois répondant aux attentes du secteur.
L’occasion aussi pour Mokhtar Belaiba d’insister sur l’importance de le secteur pharmaceutique dans la vie sociale et économique. Après avoir rappelé que l’industrie doit être soumise à un contrôle rigoureux, il a mis l’accent sur l’importance du contrôle des produits pharmaceutiques mis sur le marché, insistant sur les étapes nécessaires à l’obtention d’une AMM pour garantir la sécurité du patient, rappelant l’importance du prescripteur ainsi que le rôle primordial du pharmacien autant que conseil au moment de délivrer l’ordonnance.
Abdelraouf Chérif, Président du bloc parlementaire du parti Machroua Tounes a rappelé que les pharmaciens ont oeuvré depuis les années quatre-vingt dix d’abord pour mettre en place la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM ) puis pour le lancement des réformes structurelles en juillet 2007. Le projet de couverture universelle des soins de santé est actuellement en cours de discussion, et « notre Parti défend ce projet, le plaçant en tête de liste des priorités », a-t-il annoncé. Ce système de sécurité sociale est celui qui pourra assurer la qualité, la
durabilité et l’efficacité du secteur de la santé. Concernant le secteur officinal, Dr Chérif a rappelé que les dépenses s’élèvent à 38% du budget de la santé. Ce chiffre trop élevé entrave la viabilité et l’efficacité du système. Idéalement les dépenses en médicaments ne doivent pas dépasser les 10 à 15% et celles des dispositifs médicamenteux 10%.
Concernant la nomenclature hospitalière et la pénurie de médicaments hospitaliers, Dr Chérif a situé le problème au niveau de la prescription, certaines ordonnance sont « illogiques », ne tenant compte ni de la nomenclature hospitalière ni du coût de la prescription. Il a signalé par ailleurs qu’aucune mesure politique n’a été prise pour favoriser les prescriptions de génériques, ou de médicaments de fabrication locale.
Pharmaciens, parlementaires et représentants de la société civile ont pris part au dialogue afin d’exposer les réalités du terrain et les attentes du citoyen autant que des professionnels du secteur.

Mohsen Marzouk, Secrétaire général du parti « Machroua Tounes»

Mohsen MarzoukL’enseignement et la formation dans le secteur de la santé ainsi que la bonne gouvernance au niveau de la gestion des médicaments et des sources de richesse pour essentiels pour l’avancement du secteur.
Les problèmes du secteur de la santé ont un lien étroit avec le cadre socio-économique du pays. L’urgence de la Tunisie n’est pas que politique. Il y a une urgence de bonne gouvernance.
Ce n’est pas une question de moyens, ni de compétences, ni d’emplacement géographique, le Tunisien a tous les atouts pour le développement du pays à long terme, mais l’absence de vision, la corruption, le manque de bonne gouvernance entravent le développement. Le secteur pharmaceutique doit se lancer dans une vision stratégique pour développer ce pays. Le secteur pharmaceutique doit requérir une approche globale à travers les réformes du ministère de la Santé. Et là il y a le thème de la santé mobile qui consiste à véhiculer des prestations de santé
de proximité comme si c’était un hôpital ambulant. Avec une mobilisation de cinq ou six unités, des professionnels de la santé ont pu couvrir les besoins de nombreuses régions. Il y a eu des médecins qui ne voulaient pas exercer dans les zones rurales, avec l’acquisition de ces unités mobiles et la dispensation de primes alors plusieurs praticiens ont intégré ce système. Nous voulons que ces solutions fassent partie de notre approche.
Par conséquent pour les zones prioritaires et la désertification médicale, si nous essayons de trouver des solutions, nous pouvons parvenir à des issues. Nous avons créé au sein du parti un institut appelée l’institut de politiques générales dédié aux stratégies pour les différents secteurs et notamment le secteur de la santé qui est très important à notre avis.

Abdallah Jalal, Président du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens

Abdallah JalalL’absence de stratégie dans le domaine de la gestion des médicaments et le manque de visibilité de l’Etat dans le domaine de la pharmacie sont regrettables. Nous avons établi une collaboration étroite avec l’administration, pour gérer la profession, c’est une question de santé publique, et notre rôle est aussi de défendre l’intérêt du citoyen. La loi 73-55 organisant le secteur pharmaceutique a subit plusieurs modifications mais sans réelles réformes structurelles. Actuellement, il n’existe pas de texte organisant l’approvisionnement de la pharmacie. La définition même du médicament qui est essentielle pour un officinal est archaïque par rapport aux changements rapides et perpétuels dans le milieu du médicament. Tous les jours, de nouveaux médicaments et nouvelles spécialités sont mis sur le marché. Le CNOPT a commencé depuis 1992 la révision de cette loi. Le bureau actuel a travaillé a présenté un projet au ministère de la Santé issu d’un travail de quatre ans mais qui est resté sans réponse. La profession est gérée par des lois obsolètes !
La Tunisie compte actuellement 6.080 pharmaciens inscrits au CNOPT, ce nombre englobe les pharmaciens en exercices et les diplômés en attente, qui normalement figurent sur une liste d’attente au ministère de la Santé. Dans le secteur privé, nous comptons 2.185 officines et chaque année 260 nouveaux diplômés. Nous devrions être 8500 pharmaciens sur tout le territoire tunisien. La liste d’attente des pharmaciens est actuellement la plus grande qui existe dans le pays.
Le « numerus clausus », définissant le nombre d’officine par le nombre de pharmacie par habitant, doit faire le l’objet d’un choix politique, car l’OMS le fixe à une pour 5000 mais il revient au ministre de Tutelle de décider selon les régions, la désertification sanitaire, les politiques nationales ou les besoins du pays, le but étant d’assurer une couverture nationale adéquate. Le Décret 92-93 doit s’adapter et coller au plus près aux besoins sanitaires nationaux.
L’autre urgence est liée à l’endettement et aux difficultés financières des officines. Une révision de la fiscalité pourrait alléger les charges parfois insupportables pour l’officinal. Il est de même urgent de prendre en compte la mauvaise gouvernance des pharmacies hospitalières qui ne se limite pas à une mauvaise gestion des stocks ni à une mauvaise dispensation par unité des médicaments mais aussi au manque cruel de pharmaciens dans les hôpitaux. Le médicament doit rester le monopole du pharmacien. La dispensation de médicaments par des non professionnels, comme par exemple un infirmier dans un dispensaire, st inacceptable. Le rôle du pharmacien officinal et hospitalier dans la lutte contre l’usage de drogues et de psychotropes est également à l’ordre du jour.
Ma proposition est de fermer les pharmacies hospitalières externes pour ne laisser que des officines destinées aux indigents. Même pour ces derniers, il existe une solution radicale, une spécificité tunisienne avec les APCI. Le pharmacien joue un rôle stratégique et le médicament joue un rôle important dans la prévention.
Par ailleurs, il faut mettre le patient au centre de l’activité de santé que ce soit médicale ou pharmaceutique. La pharmacie clinique n’est pas développée, alors que c’est la garantie d’une bonne santé du citoyen dans les structures hospitalières et même dans le secteur privé. Dans le privé, le pharmacien clinicien doit se former dans ce sens. Au Canada, en France, le staff médical comporte un pharmacien qui propose des thérapeutiques, dispense les médicaments, c’est très important.
Enfin, la question de la parapharmacie est au coeur de nos préoccupations. En effet, il s’agit de l’unique cas en Tunisie d’activité commerciale qui n’est soumise à aucun contrôle, ni de la part du Ministère de l’Industrie et du Commerce, ni celui du ministère de la Santé. La mise en place d’une parapharmacie ne demande qu’une autorisation d’ouverture et 60 dinars ! Or, la parapharmacie est aussi en train de vendre des médicaments, y compris ceux objets d’AMM . Des médicaments à l’unité se vendent aussi dans les épiceries comme certains antalgiques ! Des compléments alimentaires ont été également vendus anarchiquement avec comme argument de booster la santé. Des ventes de médicaments se font également en ligne. C’est pour cette raison qu’il faudrait des normes et revoir toutes ces questions et formuler des décisions adaptées.