«Nous avons besoin de protection contre la concurrence déloyale »

Lassaâd Boujbel, Directeur Général de Médis

L’homme est affable, souriant mais surtout persévérant. Car pour passer, en quelques années, de la simple distribution des médicaments à l’investissement de dizaines de millions de dinars dans l’industrie pharmaceutique, il faut de la persévérance. C’est la qualité première de Lassaâd Boujbel, directeur général des Laboratoires Médis.
L’aventure a commencé en 1984, avec la distribution de médicaments à Hammam Lif, ensuite avec la création d’une petite société, Médika, à Kairouan. L’investissement dans le domaine de l’industrie pharmaceutique a commencé modestement en 1996 avec une société employant cinq personnes. Quatre ans plus tard, l’effectif passe à 77 et, en 2005, Médis comptait 161 employés avec un fort taux d’encadrement. Si l’on en juge par ce nombre, c’est entre 2005 et 2010 que Médis a connu son plus fort taux de croissance puisque, en cinq ans, l’effectif total passe de 161 à 401 employés dont 241 cadres supérieurs.
C’est au cours de ces cinq années de croissance significative que la société a commencé à développer sa présence à l’étranger, avec la création, en 2006, d’une filiale en Algérie, Inpha-Médis, et celle, en 2010, d’une filiale en République tchèque, Médis International.
La période de forte turbulence dans laquelle est entré le pays en janvier 2011 a-t-elle affecté l’activité de Médis ? Deux indices objectifs prouvent que la société tient bon au cœur de la

tourmente. En premier lieu, le critère de recrutement. Entre 2010 et 2012, le nombre d’employés est passé de 401 à 532. Ensuite le critère de l’investissement, Médis continue d’investir massivement.
En plus des deux unités (Médis 1 et Médis 2) opérationnelles, respectivement depuis 1999 et 2009, Médis 3, spécialisée dans « les formes sèches » (comprimés et gélules) est fin prête, n’attendant que le feu vert des autorités publiques pour démarrer. Lassaâd Boujbel est visiblement fier de sa dernière réalisation, qui lui a coûté près de 40 millions de dinars et qu’il qualifie de « plus grande capacité installée en Afrique du nord ».
En effet, Médis 3 est immense et une heure au moins est nécessaire pour visiter les 7000 m2 où sont installées les machines flambant neuves importées d’Allemagne et dont le démarrage est prévu dans quelques semaines.
Mais ce n’est pas tout, Lassaâd Boujbel nous fait aussi visiter une autre bâtisse. « C’est Médis 4, réservée à l’oncologie et la biotechnologie. Cette usine couvre 3000 mètres carrés et entamera la production en 2014 », précise-t-il, avant d’ajouter : « Depuis le 14 janvier jusqu’à ce jour, nous avons investi 38 millions de dinars ».
Avec un tel dynamisme, l’avenir sera-t-il radieux pour Médis ? « Oui, s’il n’y a pas de pratiques anticoncurrentielles sur le marché», répond le directeur général. Un problème se poserait-il avec les multinationales du médicament ? « Nous n’avons pas de problèmes avec les multinationales qui ne sont pas dans une attitude hégémonique tendant à éliminer les concurrents à tout prix. Mais certaines d’entre elles font, par leur pratique, très mal à l’ensemble du secteur et, in fine, à l’ensemble des consommateurs tunisiens. On connaît le mal que les pratiques du dumping peuvent causer. A part le fait de détruire des pans entiers de l’économie, les sociétés qui recourent à ces pratiques s’empressent de remonter sensiblement leurs prix une fois la mort de leurs concurrents assurée. »
Concrètement, comment cela se passe-t-il ? « Pendant plusieurs années, explique Lassaâd Boujbel, certaines multinationales du secteur pharmaceutique, seules sur le marché, ont pratiqué des prix très élevés qu’elles se sont empressé de diviser, dans certains cas, par cinq, voire plus, dès l’entrée d’un concurrent. Alors, de deux choses l’une : soit la multinationale a pratiqué, durant des années, des prix indécents l’excluant de facto de toute compétition et appel d’offres en Tunisie, soit les nouveaux prix proposés visaient un but unique, celui d’éliminer le concurrent, et l’on entre dans le cadre du dumping par définition. D’ailleurs, plusieurs affaires sont régulièrement jugées à la cour européenne de justice qui condamne ces pratiques en n’hésitant pas à infliger aux contrevenants de très lourdes sanctions financières. Le cas récent d’un grand laboratoire français, condamné à une amende de 40 millions d’euros pour pratique déloyale et rapporté par le journal Le Monde, en est une parfaite illustration ».
Pour étayer ses propos, Lassaâd Boujbel donne l’exemple de l’appel d’offres hospitalier relatif à l’année 2014 concernant les produits Enoxa, Remifentanil, Epomax premier produit issu de la biotechnologie développé en Tunisie et d’autres, où les multinationales n’hésitent pas à proposer des prix très bas dés l’arrivée des génériques Médis, alors

qu’initialement les mêmes produits étaient vendus par les mêmes laboratoires à des prix beaucoup plus élevés
Quel avenir attend l’industrie pharmaceutique locale face à cette pratique systématique de dumping ? « Nous investissons massivement, nous recrutons chaque année un nombre important de diplômés, nous contribuons substantiellement au développement de l’économie nationale, mais nous avons besoin d’être protégés par les autorités publiques contre ces pratiques déloyales, parce qu’elles sont dévastatrices pour l’ensemble du secteur ».
En attendant, Médis poursuit son aventure au cœur de la tempête, comptant sur la clairvoyance de ces dirigeants et surtout sur la compétence et le dynamisme de ses 532 employés et dont le dévouement dépasse le cadre de l’entreprise qui les emploie pour se manifester régulièrement dans le registre patriotique. En effet, tous les premiers lundis du mois à 8 heures précises, l’ensemble du personnel de Médis, Lassaâd Boujbel en tête, saluent le drapeau national et… prient pour la sauvegarde de la Tunisie en ces temps difficiles.

Hmida Ben Romdhane

Une polémique justifiée ?

Le médicament générique, un créneau porteur pour la production locale

Selon une étude de l’OMS conduite en 2003, depuis plusieurs années la Tunisie a mis en place une politique d’encouragement à l’utilisation des médicaments génériques par des mesures réglementaires, des incitations sectorielles à la fabrication locale de génériques et par l’usage d’appels d’offres internationaux pour l’approvisionnement en médicaments de source interchangeables, y compris pour le secteur officinal privé.
Depuis les années 1990, ces mesures sont :
• L’exonération des droits de douane pour les matières premières et articles de conditionnement, la réduction des droits de douane pour les équipements, un taux de TVA avantageux, la taxation des produits similaires importés.
• Des avantages accordés aux fabricants locaux dans le cadre de la réglementation des marchés publics.
• Un système de « corrélation » : sur demande du fabricant tunisien, l’importation d’un médicament similaire à un médicament de production locale peut être suspendue si certaines conditions sont remplies (notamment si le demandeur s’engage à maintenir un stock minimal équivalent à celui que détiendrait la PCT de la référence importée).
• L’autorisation de la sous-traitance, rendant possible la coopération entre firmes et l’optimisation des capacités de production.
Cependant, le médicament générique n’a pas connu, à ce jour, l’essor souhaité par les pouvoirs publics et ce, pour les raisons suivantes :
-les mécanismes de contrôle des prix rendant assez faible le différentiel de prix entre les
médicaments originaux et leurs génériques
-la culture de prescription en nom de marque et non en dénomination commune
internationale (DCI)
-la rémunération des grossistes répartiteurs et des pharmaciens d’officine, étant un
pourcentage du prix des ventes, est donc moins élevée si le prix de vente est plus bas

Un système d’importation des médicaments exemplaire

L’acquis le plus important du système tunisien d’importation des médicaments est de maintenir aussi stable et bas que possible le prix de vente des médicaments en utilisant seulement les ressources générées par le système lui-même, c’est-à-dire sans intervention externe ni subventions étatiques.
Les structures de réglementation et de contrôle, les douanes et les différentes structures opérationnelles d’approvisionnement et de distribution assurent la sélection et l’importation de médicaments de qualité, le groupement des achats, une véritable négociation sur les prix d’achat et une gestion raisonnée du mécanisme de la « compensation » du prix officinal du médicament importé.
La centralisation des achats de médicaments permet d’acquérir une force de négociation certaine vis-à-vis des fournisseurs et présente des avantages en termes de rentabilité, de coût et de planification des commandes.
Par ailleurs, le mécanisme de la compensation permet de maintenir stables les prix de vente, aux grossistes et au public, des médicaments disponibles en pharmacies d’officine. Ce mécanisme est basé sur la prise en charge de toute augmentation du prix du médicament importé par la structure chargée de la centralisation des achats.
En effet, cette dernière réinjecte directement dans le système d’approvisionnement les bénéfices générés par l’ensemble de son activité commerciale d’importation dans le but de maintenir l’accessibilité des médicaments essentiels. Le démantèlement du dispositif actuel d’importation ne contribuerait pas à l’amélioration de la disponibilité, de l’accessibilité et de l’utilisation rationnelle des médicaments.
Le système tunisien d’importation des médicaments associe la maîtrise des prix, le souci de favoriser l’accessibilité pour la majorité de la population, la forte présence des structures du secteur public et le maintien de la liberté d’action des opérateurs du secteur privé. Il offre ainsi un modèle efficace aux pays s’approvisionnant majoritairement en médicaments par importation et qui pourraient être intéressés au développement d’un système similaire.

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