Les pharmaciens à l’heure du numérique

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Outre les thèmes en lien direct avec la profession, comme la réalité et les perspectives nationales et internationales autour du médicament, il a été question des enjeux du numérique et de la notion d’objets connectés dans le secteur pharmaceutique.

Jaouida Ben Aouali

Professeur en pharmacie oncologique et membre de l’Académie nationale de pharmacie de France, Alain Astier nous parle du numérique dans la pharmacie.

Alain Astier

Le professeur Alain Astier a obtenu un doctorat de pharmacie, option industrie, en 1972 (Faculté de pharmacie, Paris) et un doctorat es sciences en chimie organique et structurale en 1976 (Université Paris XI, Orsay). Il a réalisé ses travaux comme attaché de recherche à l’Institut de chimie des substances naturelles (CNRS) et a également été diplômé en radiobiologie (CEA, Saclay, 1981) et en technologie de culture cellulaire (Ecole pratique des hautes études, 1984).

Après avoir été maître de conférence en chimie thérapeutique (Paris XI), il a été professeur de pharmacie clinique et biotechnique (Faculté de pharmacie, Université de Lorraine, Nancy) jusqu’en 2007 (honoraire). Il est actuellement chef du pôle de pharmacie aux hôpitaux universitaires Henri Mondor et à la Faculté de médecine Paris 12, après y avoir été chef de service depuis 1977.

Lauréat en 2001 du prestigieux Prix Galien de la recherche pharmaceutique pour ses travaux sur fomepizole, comme antidote de l’éthylène glycol et l’empoisonnement au méthanol, il est actuellement membre titulaire de l’Académie nationale de pharmacie de France.

On le constate tous les jours, la technologie prend de plus en plus de place dans notre vie et notamment dans le domaine de la santé. Rien qu’entre les années 2010 à 2013, le volume mondial des applications destinées à la santé a été multiplié par 16. De plus, on a pu voir apparaître des objets dit « connectés », nouveaux gadgets de notre quotidien. Ces dispositifs, très élaborés pour certains, représentent une nouvelle composante de la santé. Et pour le pharmacien !

Qu’est-ce qui a été à l’origine des objets connectés en santé ?

Le désir de découvrir caractérise l’humain et l’on peut donc dire que, depuis la nuit des temps, l’humanité a connu quatre grandes révolutions dans l’échange et la communication.

La première a concerné la renaissance du pourtour méditerranéen, avec la fondation de Carthage en 814 av. JC, où les échanges étaient de nature commerciale et marchande et ce, jusqu’à Gibraltar. La deuxième grande révolution a été celle de l’humanisme, le siècle de la Renaissance italienne en Europe, celle aussi de la découverte du nouveau monde par Christophe Colomb en 1492, générant l’établissement d’échanges commerciaux, qui ont alors connu leur âge d’or, entre l’Espagne et le Portugal et les indiens. La troisième a été la révolution industrielle avec l’avènement des chemins-de-fer et du télégraphe fin 18ème siècle et début 19ème, permettant la multiplication des échanges commerciaux et de l’information. La quatrième concerne la transmission de l’information et les échanges de données, comme c’est le cas avec la presse écrite, le téléphone, la radio, la télévision, la téléphonie mobile avec, actuellement, près de 5 milliards de téléphones mobiles dans le monde, sans oublier l’internet à l’échelle planétaire.

Quelles sont les étapes ayant marqué l’évolution de la communication de la dernière génération ?

•La numérisation : au cours des trente dernières années, la conversion des informations d’un support en données numériques a commencé avec 0 et 1 bits pour arriver jusqu’aux clés USB de 16 GB qui ont dix fois plus de contenus que les encyclopédies, c’est énorme.

•Le perfectionnement des machines, les ordinateurs et la large diffusion des données.

•L’accessibilité aux sites web.

•Le développement et la généralisation des données personnelles : ce développement a eu lieu, il y a environ une quinzaine d’années et a progressé avec la téléphonie mobile.

•L’ubérisation : il ne s’agit plus de données mais de services et d’une dématérialisation des prestations, avec la construction et la consultation des sites internet et des mécanismes de libre échange.

Qu’en-est-il de la cinquième révolution ou transhumanisme ?

Le transhumanisme c’est l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’être humain, comme la première greffe mondiale de l’œil ou œil bionique en juillet 2015 chez un patient de 80 ans et souffrant d’une dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA).

Quels en sont les outils ?

On distingue les nanotechnologies qui permettent de miniaturiser les implants, les biotechnologies, les sciences technologiques qui ont connu d’immenses progrès, les applications d’intelligences artificielles, les techniques de l’information et de la communication, notamment l’Internet, et les objets connectés.

Comment définir un objet connecté ?

On parle d’objets connectés pour définir des types d’objets dont la vocation première n’est pas d’être des périphériques informatiques ni des interfaces d’accès au web, mais auxquels l’ajout d’une connexion Internet a permis d’apporter une valeur supplémentaire en terme de fonctionnalité, d’information, d’interaction avec l’environnement ou d’usage. Il partage des informations avec un ordinateur, une tablette électronique ou un autre appareil et comprend un ou des capteurs pour recueillir les informations assurant leur envoi à un récepteur, par exemple un téléphone portable de proximité ou situé à des dizaines de kilomètres, puis un logiciel de traitement et d’analyse de données. Actuellement, il existe autant d’objets connectés que d’êtres humains sur terre, soit plus de 6,7 milliards d’objets connectés disponibles. On estime qu’en 2020, il y en aura 50 milliards d’objets connectés.

Quelle est l’évolution de son marché ?

Qui dit augmentation de la productivité dit génération d’argent. C’est un marché très intéressant et extrêmement porteur en économie. Nous concernant, il existe bon nombre d’objets connectés notamment utiles et performants dans le domaine de la santé et du bien-être. Les objets connectés sont portés à la fois par le progrès et la facilité de développement, ainsi que l’intégration des données.

Quels sont les domaines sanitaires ciblés par les objets connectés ?

Tous les aspects de la santé sont concernés par les objets connectés, c’est à dire les médicaments, le diagnostic et, bien évidement, la biologie et la prévention. C’est un nouveau paradigme et un changement majeur dans les relations et les classifications du secteur de la santé. Il y a d’abord le patient, celui qui génère l’ensemble du système, ensuite l’industrie des médicaments, puis les professionnels de la santé (médecins, pharmaciens, paramédicaux, etc.), les payeurs (les organismes de sécurité sociale), les pathologies et aussi la société civile représentant les personnes non malades. Les objets connectés permettent de mettre en relation tout cet ensemble qui, auparavant, était dissocié.

Quels en sont les avantages ?

Le bien-être du patient : avec des « checkers » pour suivre quelques éléments comme le bon usage d’un médicament, des applications pour renforcer les paramètres biologiques (tensiomètre), des objets connectés, classiquement les plus vendus comme ceux destinés au suivi du poids avec la mesure du nombre de calories, pour améliorer l’hygiène de vie des patients.

Le bon usage du médicament : il est à rappeler que la prise de médicaments est un problème majeur, sachant que 50 % des patients ne les prennent pas correctement, soit 20 à 80 % des malades ne disposant pas d’une observance thérapeutique convenable.

L’e-Santé permet ainsi d’améliorer l’observance et la diététique du patient. Les données sont transmises aux médecins ou aux pharmaciens leur permettant de rappeler au patient de prendre son traitement.

Le suivi de la médication se fait, par exemple, grâce à un capteur connecté à une montre envoyant les données via le téléphone mobile du praticien.

Le diagnostic : il peut se faire à distance permettant la délocalisation du service de santé (rhume, grippe, épithélioma, etc.). En outre, plus de 10 % des personnes âgés souffrent d’insuffisance cardiaque. C’est une pathologie grave qui entraine le décès de 25 à 30 % des cas au cours de la première année. Une expérience a été menée sur un groupe de patients dans le centre de la France avec des objets connectés durant un an aboutissant à un taux de mortalité de 12 %, soit une réduction de la mortalité de près de la moitié des sujets.

L’insuffisance cardiaque est une maladie coûteuse avec une fréquence d’hospitalisation importante. L’échantillon étudié a comporté 246 patients, les résultats ont été très probants, avec une diminution du séjour hospitalier, un bénéfice pécuniaire de plus d’un million d’euros par an, une efficacité thérapeutique avérée et une économie considérable, sachant que les coûts du traitement pour un patient atteint d’insuffisance cardiaque a été de 200 euros. Par ailleurs, il s’agit d’une évolution considérable en termes d’hospitalisation et ré-hospitalisation des malades.

Quels dangers pourraient représenter les objets connectés ?

De nombreuses personnes peuvent y avoir accès et chacun a sa propre vie (le payeur, l’entreprise pharmaceutique, etc.). Alors qu’auparavant les objets connectés n’étaient pas disponibles, aujourd’hui, la technologie évoluant très rapidement, il est tellement attrayant, pour les patients et leur bien-être, de pouvoir mesurer les calories, la valeur du cholestérol, de réguler les désordres métaboliques et équilibrer la glycémie, et pour le médecin, de suivre en permanence ses patients.

Pour ma part, ce qui m’inquiète dans cette affaire, c’est que les acteurs changent et d’autres apparaissent et l’éthique de Google n’est pas la même que celle de la profession. A des fins commerciales, cette firme peut vendre l’image des gens, que leur état de santé soit bon ou mauvais.

Nous dirigeons-nous vers la santé 2.0 ?

99 % des patients français sont en fait séduits par les objets connectés (enquête auprès de 1001 pharmacies en mars 2015) pour améliorer l’observance thérapeutique et réduire un certain nombre de maladies. Par ailleurs, l’homme est devenu un ensemble de données, ce qui signifie qu’il génère des données largement utilisées par lui et par les autres. L’objet connecté peut être générateur d’angoisse quand on s’interroge sur l’utilité ou non de ces outils (rythme cardiaque, surpoids, etc.). Une autre problématique réside dans l’accessibilité aux informations : comment utiliser les données ? Sans oublier le secret médical et la vie privée (quelle étendue d’informations entre les mains d’Apple, de Google), qui sont les utilisateurs de ces données ? Il faut également évoquer l’encodage d’une donnée en chiffre ou valeur, le vaccin par exemple, ainsi que la perception individuelle de la norme standardisée, comme le poids, et enfin la marchandisation de la santé, des professionnels de la santé, et donc le repérage d’acteurs multiples « non classiques ». Les données de santé seront discutées par Facebook ou Google, impliquant une nouvelle éthique. Par ailleurs, constituant un réseau, les offres intéressent des services connectés par l’industrie pharmaceutique.

Quel est le rôle du pharmacien dans cette évolution transhumaniste ?

Il s’agit, en premier lieu, de son approche scientifique. Ensuite, et en second lieu, de pertinence des objets connectés, c’est-à-dire de ses idées et de ses conseils sur la régulation de la glycémie, le bon usage du traitement et l’amélioration de la prescription, par exemple. En troisième lieu, de l’analyse de données, de l’écoute des patients et de l’octroi d’explications concernant, par exemple, la variabilité d’une mesure ou de symptômes ne reflètant pas forcément une pathologie, ou encore de paramètres biologiques. Le pharmacien peut être un prescripteur d’objets connectés pour suivre, par exemple, l’observance médicamenteuse du patient (fréquence cardiaque). C’est un sujet majeur car la moitié des patients ne prennent pas correctement leur médication. En outre, aidant à la prise en charge thérapeutique, un gain de 10 % d’observance fera gagner des années de vie. Sans oublier que la population des médecins diminue ou stagne, ou se concentre dans une région où la clientèle est plus conséquente. Il faut donc concentrer les efforts vers le transfert des compétences et l’usage des objets connectés. Le rôle du pharmacien consistera à aider au diagnostic à travers la machine, c’est un nouvel exercice du métier.

Comment envisager la couverture sociale en rapport avec les objets connectés ?

La Sécurité sociale est une question qui reste à débattre. De mon point de vue, la Sécurité sociale doit s’adapter pour rembourser les objets connectés, c’est un sujet fondamental encore à discuter.

Pour ce qui est de l’homme robotisé, peut-on aller plus loin ?

Je suis sidéré sachant que, lors d’une enquête récente, 12 % des patients ont répondu positivement à la question : « souhaitez-vous que l’on implante une puce pour vous assurer une bonne santé?». Outil fonctionnant comme un GPS pour déterminer la santé d’une personne, la moitié des patients accepteraient d’en recevoir la greffe. L’homme étant ce qu’il est, c’est une question de bon sens (surveillance du cholestérol, de la glycémie, etc.). Le problème posé réside dans le retrait, très difficile, de la puce, c’est comme le tatouage, et dans le domaine crucial de l’éthique.

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