Six nationaux à l’honneur au sein de l’Académie de pharmacie de France

S’insérant dans le cadre d’un meeting biennal, les 17èmes journées pharmaceutiques se sont déroulées, du 25 au 26 février 2016, à l’hôtel Le Palace à Gammarth sous le patronage du ministre de la Santé et organisé par la Société des sciences pharmaceutiques de Tunisie (SSPT), visant la formation continue des pharmaciens.

D’éminents spécialistes nationaux et internationaux du secteur ont animé ce rendez-vous qui a été ouvert par Abdallah Jallel, président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens de Tunisie.

Hela Kochbati

Au programme de ces journées, il a été question du rôle du hasard dans la découverte de nouveaux médicaments, de la résistance aux antibiotiques et des difficultés thérapeutiques qui y sont liées en Tunisie, d’e-Santé avec les objets connectés en santé, des bénéfices et des risques liés aux adjuvants des vaccins, du conseil, de la réalité et des perspectives nationales et internationales autour du médicament, des marqueurs tumoraux et de leur application au cancer du sein, ainsi que de son épidémiologie, sa physiopathologie, son diagnostic clinique et biologique, son traitement, sa prévention et son dépistage, et enfin du moment et des raisons du check-up médical.

Claude Monneret, Président de l’Académie nationale de pharmacie de France

Quel a été votre parcours scientifique ?

Actuellement président de l’Académie nationale de pharmacie, j’ai centré toutes mes études et mon parcours scientifique autour de la recherche de nouveaux médicaments notamment pour le cancer ou l’amélioration de certains médicaments existant sur le marché pharmaceutique. Je suis un pharmaco-chimiste par définition. Etant entré, en 1996, à l’Académie de pharmacie où j’ai occupé diverses fonctions, dont la présidence de la Commission prospective scientifique et de programmation, j’ai, peu à peu, gravi les échelons jusqu’à la présidence, un poste que j’occupe pour une durée d’un an. Mon parcours scientifique m’a également permis de travailler sur la découverte de nouveaux médicaments, dont quelques uns sont arrivés jusqu’au stade clinique sans, malheureusement, aller au-delà. Il est actuellement extrêmement difficile de développer des médicaments. J’ai, cependant, eu une grande satisfaction au cours de ma carrière professionnelle.

Quel est le rôle du hasard dans la découverte majeure de certains médicaments et la synthèse de nouvelles molécules actives ?

Tout d’abord, en parlant de découverte majeure, il est difficile de faire une sélection entre la Dépakine, le cisplatine, le lithium, le Taxol, le Viagra, la pénicilline, le Minoxidil, les sulfamides antidiabétiques et la thalidomide. Je pense que parmi les noms que j’ai évoqués, l’une des découvertes essentielles, et tout à fait liée au hasard, est le cisplatine qui a été une révolution dans le traitement des cancers génito-urinaires. C’est ce que l’on appelle la sérendipité, c’est-à-dire l’art de découvrir ce que l’on ne cherchait pas mais que l’on a su exploiter, grâce à la sagacité et l’ingéniosité. J’ai également cité les grandes découvertes de médicaments dans le traitement des maladies psychotiques, dont le premier, la chlorpromazine (CPZ), principe actif du Largactil, après sa découverte par Henry Dale en 1910. Les psychiatres Jean Delay et Pierre Deniker virent dans le Largactil, médicament psychotrope, le prototype du médicament psychiatrique. La voie était ouverte à la chimiothérapie des maladies mentales, alors qu’auparavant les asiles psychiatriques tenaient plus du milieu carcéral. Les patients ne sont plus internés mais admis à l’hôpital psychiatrique. Ce sont des découvertes majeures qui sont toutes à la base de la naissance de la psychiatrie moderne. On peut citer deux autres exemples, for intéressants, le Taxotère comme anticancéreux majeur dans un certain nombre de traitements de cancers, utilisé en association avec la doxorubicine et le cyclophosphamide, il est indiqué en traitement adjuvant du cancer du sein opérable chez des patientes présentant ou non un envahissement ganglionnaire. Par ailleurs, la Navelbine, contenant une molécule active cytostatique, est utilisée dans le traitement du cancer du poumon. On pourrait parler également des anti-vitamines K (AVK), découverts par hasard dans les années 1920 suite à l’étude d’une épidémie d’hémorragies observée chez des troupeaux de bétail ayant consommé du foin de mélilot, plante herbacée, gâté alors qu’il était entreposé dans des conditions un peu humides, qui ont un effet anticoagulants. Toutes ces classes thérapeutiques sont le fruit du hasard.

Qu’en est-il de l’impact de la Dépakine sur les malformations congénitales ?

Ce problème a été découvert récemment et nombre de femmes souffrant d’épilepsie ont été traitées à la Dépakine. Bien que les spécialistes en aient pris conscience, les autorités sanitaires n’ont pas fait le nécessaire pour mettre en garde contre les dangers de ce traitement. Ce qui aurait du être fait après la mise sur le marché du produit. J’ai également cité l’exemple de la thalidomide, un médicament développé par le laboratoire allemand Grünenthal et préconisé, durant les années 1950 et 1960, comme sédatif et anti-nauséeux pour les femmes enceintes les premiers mois de grossesse. Tératogène, il est particulièrement actif pendant les premières semaines de grossesse, d’où les accidents qui ont eu lieu à l’époque avec ce que l’on appelle la phocomélie, les enfants naissant sans membres et mourant souvent en bas âge, même si quelques cas ont survécu. Il faut reconnaître qu’à l’époque la pharmacovigilance, telle qu’elle existe aujourd’hui, n’était pas mise en place. Alors que l’on préconisait encore sa prescription, il a, par conséquent, fallu la survenue d’un certain nombre de cas répartis en Angleterre, en Allemagne et en Australie pour que l’on montre, au cours d’un congrès, que ce produit était extrêmement dangereux et tératogène lorsqu’il était administré à la femme enceinte. Ce produit est donc plutôt perçu comme ayant une activité sur le lupus érythémateux. On s’est aperçu de cet effet un peu par hasard lorsqu’un malade souffrant horriblement d’un lupus s’est vu donner quelques comprimés de thalidomide comme calmant et l’on a alors observé que le lupus régressait. Ce produit est prescrit pour le lupus avec des précautions mais n’est pas à administrer chez la femme enceinte ou en état de procréer. Le processus de la mise en place de la pharmacovigilance a malheureusement coûté des victimes et les scandales des années 1945 à 1955 ont conduit à des modifications dans la législation. Les progrès en la matière se sont fait par tâtonnements mais aujourd’hui de nombreux processus sont développés pour la sécurité du médicament.

Que diriez-vous aux participants de ces journées pharmaceutiques ?

Adresser un message est difficile puisque je me situe dans une recherche en amont, c’est-à-dire la découverte de nouveaux médicaments. Je dirais qu’il faut participer activement à la pharmacovigilance car les retours de la part des patients quant aux effets secondaires d’un médicament prescrit ne sont pas automatiques. Le pharmacien d’officine doit, lorsque c’est possible, transférer toute information utile à la pharmacovigilance.

Agnès Artiges, Secrétaire générale de l’Académie nationale de pharmacie de France

Quelles sont les missions de l’Académie nationale de pharmacie de France ?

Depuis près de plus de deux siècles, l’Académie nationale de pharmacie œuvre au service de la santé, la notoriété de la profession et l’éligibilité en partenariat avec le secteur public. Notre institution constitue une force de propositions et d’instructions. Nous émettons des rapports de recommandations, pas toujours suivis, lesquels sont à discuter devant un jury et dans les représentations politiques. Notre mission est liée à la santé publique et à l’expertise scientifique et les thèmes de travail concernent l’actualité et visent le futur, tout en gardant en mémoire les travaux passés et ceux de base contenant des éléments majeurs pour la promotion de la profession.

Quels sont les thèmes privilégiés par l’Académie nationale de pharmacie de France pour 2016 ?

Bien que nous soyons flexibles quant au choix des thèmes, nous ciblons la prévention officinale, la diffusion des connaissances et des données, la santé et l’environnement, l’antibiorésistance et la mise à jour de l’état des lieux de l’usage abusif, l’actualisation des listes de médicaments pour les pharmaciens, les chirurgiens dentistes et les vétérinaires et celle des listes de médicaments utilisés en agriculture. Par ailleurs, la falsification des médicaments et la lutte contre ce phénomène est un thème transversal et entre dans le cadre international, il dénote d’une préoccupation mondiale. Le site de l’Académie est constamment actualisé et toute observation visant à en améliorer certaines rubriques est la bienvenue.

Quels sont vos objectifs ?

Les trois principaux objectifs de l’Académie nationale de pharmacie de France sont la mise en œuvre pour le progrès des sciences et des techniques sur des sujets touchant aux divers domaines de la pharmacie (médicament, officine, laboratoire de biologie médicale, industrie pharmaceutique, enseignement, recherche scientifique, aspects juridique, éthique, hygiène, environnement et protection de la santé publique), le conseil auprès des pouvoirs publics, notamment en émettant des avis et des vœux dans tous les domaines de sa compétence et enfin, l’information du public quant à ses travaux et son rôle de relais des progrès des sciences pharmaceutiques et biologiques par ses publications, en particulier à travers la publication des annales pharmaceutiques françaises, encourageant ainsi l’évolution des connaissances par l’attribution de bourses et de prix.

Quels sont les principaux axes de développement des relations internationales ?

Il est bien entendu que nous souhaitons élargir les effectifs des correspondants actifs dans tous les pays, que nous les incitons à participer à des événements scientifiques et à nous faire part de leurs audiences, ainsi que de se faire les échos de nos échanges et de nos réunions du secteur pharmaceutique.

Pr Amor Toumi, Conseiller auprès de l’OMS et ancien directeur de la Pharmacie et du médicament

Quelles sont les principales caractéristiques de cette 17ème édition des journées pharmaceutiques ?

Les 17èmes journées des sciences pharmaceutiques constituent une grande manifestation et un événement scientifique d’envergure, non seulement pour le secteur pharmaceutique mais également pour le domaine de la santé publique d’une manière générale. C’est un rendez-vous qui a lieu tous les deux ans et cette année se caractérise par certains aspects clés de la filière. Nous accueillons le président, la secrétaire générale et tout le bureau de l’Académie nationale française de pharmacie, lesquels sont venus pour soutenir l’événement de la Société des sciences pharmaceutiques de Tunisie mais également pour honorer les six membres tunisiens de cette prestigieuse assemblée française.

Cette manifestation a permis de débattre sur différents thèmes. Premièrement, le secteur du savoir et de la science biologique et pharmaceutique, également certains aspects particuliers comme le volet de la formation continue en termes de dispositifs médicaux. Dans ce cadre, une grande session de formation du pharmacien a eu lieu. Les produits médicaux et de santé sont des outils qui, avec les médicaments, représentent une partie fondamentale du secteur pharmaceutique. Deuxièmement, un thème qui intéresse fortement les pharmaciens puisque les officinaux sont très proches des citoyens et particulièrement des patientes qui peuvent être atteintes du cancer du sein. Le cancer mammaire étant une pathologie galopante dans nos pays, il est important que les pharmaciens en connaissent les contours. Par ailleurs, il est essentiel que l’officinal puisse orienter, discuter et conseiller convenablement les patients pour une prise en charge médicale la plus précoce possible. Enfin, et troisièmement, ces journées des sciences pharmaceutiques, comme les précédentes, permettent de rendre hommage aux chercheurs tunisiens, puisque plus de 40 posters et travaux de recherche ont été présentés. Un jury a sélectionné le meilleur travail pour remettre le prix Ibn Jazzar au lauréat. C’est une rencontre grandiose pour la pharmacie et nous espérons, pour les prochaines années, que jeunes et moins jeunes du secteur sauront perpétuer cette dynamique.

Quelles recommandations adressez-vous aux officinaux en marge de cette édition pharmaceutique de 2016 ?

Ma remarque a trait à l’antibiorésistance, thème de la matinée d’ouverture de ces journées et fléau national et mondial. Les bactéries sont de plus en plus résistantes aux antibiotiques dont l’usage est anormalement excessif, qu’il s’agisse de prescription médicale ou dans le cadre d’une automédication. Le recours aux antibiotiques ne devrait plus être systématique, pour la sécurité du prescripteur et pour le confort du malade. Le nombre actuel de bactéries résistantes doit nous amener à réduire l’emploi d’antibiotiques et à n’en prescrire qu’en cas de réel besoin. De nombreux grands spécialistes n’excluent pas l’éventualité d’une mutation de certaines bactéries pour devenir résistantes à tout traitement antibactérien existant.

Chedlia Fendri, Présidente de la Société des sciences pharmaceutiques de Tunisie

Quelle est la situation de l’antibiorésistance en Tunisie ?

Le mauvais usage des antibiotiques entrainant des résistances, la gravité réside dans l’augmentation exponentielle de l’antibiorésistance et multiple qui plus est. Résistant à l’antibiotique d’une famille, les bactéries résistent aussi à tous les antibiotiques de cette même famille. Par ailleurs, alors qu’auparavant la résistance aux antibiotiques était confinée dans les hôpitaux, dans des lieux où les patients atteints d’infections bactériennes étaient hospitalisés, on assiste actuellement à un déplacement vers la communauté, ce qui n’est pas justifié. A ce niveau, le mauvais usage des antibiotiques est responsable de l’antibiorésistance et de son émergence. D’ailleurs, lorsqu’un patient consomme des antibiotiques en amont, il a de fortes chances de développer des résistances s’il est traité, à nouveau, par ces mêmes antibiotiques quelques mois plus tard. Parallèlement, on pense que ce phénomène ne représente aucune gravité, comptant sur l’industrie pharmaceutique pour fabriquer d’autres antibiotiques. C’est un mauvais calcul car on remarque une certaine démotivation du secteur, très peu de nouveaux antibiotiques apparaissant sur le marché par rapport aux autres produits médicamenteux dans le domaine de la dermatologie et de l’esthétique, par exemple, ou également par rapport aux compléments alimentaires qui affichent un meilleur prix et sont générateurs de plus de fonds pour les industriels et les officinaux que les antibiotiques.

Quelles sont les contraintes thérapeutiques liées à l’usage des antibiotiques dans les soins en milieu hospitalier ?

La résistance aux antibiotiques engendre des difficultés thérapeutiques. L’antibiothérapie prophylactique est prescrite en milieu chirurgical où elle est codifiée. Elle est administrée quelques heures en pré et postopératoire. Lorsque l’on préconise un traitement antibiotique, il est impératif de tenir compte de certaines valeurs, c’est-à-dire qu’il faut toujours donner l’antibiotique le plus ancien pour préserver le nouveau et toujours donner le spectre le plus étroit pour ne pas toucher les autres bactéries environnantes vivant avec les bactéries ciblées en milieu digestif, par exemple, au niveau de la cavité buccale, de la cavité gastrique ou de l’intestin ou dans le système uro-génital. Prescrire le spectre le plus étroit permet, lorsque quelqu’un revient consulter avec les prémices d’une infection bactérienne, de donner une antibiothérapie prophylactique sans grand danger. Ce sont des consensus basés sur l’expérience et les résultats établis par la plupart des laboratoires pharmaceutiques. On donne un traitement probable et, avant son utilisation par le patient, ce dernier subit des examens complémentaires (bilan sanguin, analyse des urines, etc.). Si, à travers ces examens, l’antibiotique donné est très fort, il est remplacé par un autres antibiotique, peut être plus ancien ou moins cher, c’est ce que l’on qualifie de désescalade antibiotique et ce, afin de préserver le premier qui peut être réservé dans le cadre d’une alternative.

De la résistance aux antibiotiques aux multirésistances, quelles solutions ?

En Tunisie, on a une tendance à l’augmentation de l’antibiorésistance, qui tend elle-même à la multirésistance, aboutissant à l’apparition de bactéries multirésistantes (BMR) sévissant à l’échelle de la communauté. Il faut espérer que l’automédication n’ait plus cours, tant au sein des familles que dans les secteurs professionnels, non seulement les officines mais également les dispensaires, certains cabinets médicaux, etc. C’est l’affaire de tous, sans accuser personne. Il serait souhaitable de s’unir dans la lutte contre l’automédication, un phénomène réellement très grave. Le secteur vétérinaire accuse également une surconsommation d’antibiotiques, dans l’élevage des poulets, par exemple, etc., sans aucun souci des conséquences. Dans ce contexte, il faut adopter des mesures sérieuses.

Quelles sont les spécificités de ces 17èmes journées pharmaceutiques ?

C’est la présence de certains membres de l’Académie de pharmacie de France, qui ont eu la gentillesse de parrainer quelques spécialistes tunisiens, dont je fais partie et j’en suis honorée. Nous sommes, actuellement, six membres tunisiens de cette Académie, ce qui nous donne l’opportunité d’assister aux réunions. Ce sont des personnes de renom et des officiels de la profession pharmaceutique dont la présence, en grand nombre pour nous soutenir, m’a ravie. Je remercie également le président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens qui a tenu à assister à cet événement malgré son agenda. A cette occasion, je salue tous les exposants qui ont participé à cette édition de 2016.

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